Avec l'explosion des tchats à la fin des années 1990, Internet ne transforme pas seulement la manière de communiquer. Il commence également à transformer **la manière d'écrire**.
Face à un écran, dans une conversation où les messages apparaissent les uns après les autres, les internautes adoptent progressivement une écriture différente de celle utilisée dans une lettre, un e-mail ou un texte traditionnel.
Il faut écrire vite, répondre rapidement et faire passer une émotion avec quelques caractères seulement. C'est ainsi que se développe ce que l'on pourrait appeler le **« langage tchat »** : abréviations, émoticônes, phrases courtes, absence de ponctuation et écriture spontanée deviennent les codes d'une nouvelle communication numérique.
Écrire comme on parle
Le premier changement est probablement le plus important : sur un tchat, on écrit beaucoup plus comme on parle.
Les longues phrases et les formulations soigneusement construites laissent place à des messages courts et spontanés.
On écrit :
« salut ca va ? »
« oui et toi ? »
« ca va tranquille »
« tu fais quoi ? »
La priorité n'est plus nécessairement de respecter parfaitement les règles de l'écrit. Il faut surtout **répondre rapidement et maintenir la conversation**.
Le tchat se situe ainsi quelque part entre l'écrit et l'oral : les messages sont écrits, mais leur rythme et leur spontanéité ressemblent davantage à une conversation téléphonique.
Les abréviations pour gagner du temps
Lorsque plusieurs personnes discutent simultanément dans un salon, attendre plusieurs dizaines de secondes pour rédiger une phrase peut faire perdre le fil de la conversation.
Les internautes commencent donc à raccourcir les mots.
Des expressions comme :
* « salut » → « slt »
* « bonjour » → « bjr »
* « merci » → « mci »
* « pourquoi » → « pk »
* « parce que » → « pck »
* « beaucoup » → « bcp »
* « quelqu'un » → « qqn »
* « aujourd'hui » → « ajd »
* « s'il te plaît » → « stp »
* « à plus tard » → « a+ »
deviennent progressivement familières dans les conversations en ligne.
Ces abréviations ne sont pas uniquement destinées à économiser des caractères. Elles constituent également **un véritable code partagé entre les habitués**.
Un nouvel utilisateur peut parfois avoir besoin d'un peu de temps pour comprendre certaines expressions.
Un langage qui évolue avec les utilisateurs
Le langage du tchat n'est pas figé.
Chaque communauté développe ses propres habitudes. Certains salons utilisent davantage d'abréviations, tandis que d'autres privilégient une écriture plus classique.
Les jeunes internautes jouent également un rôle important dans cette évolution. Ils expérimentent de nouvelles façons d'écrire, mélangent les lettres et les chiffres et inventent de nouvelles expressions.
Internet devient ainsi un laboratoire linguistique permanent.
Une expression apparue dans un salon peut rapidement être reprise ailleurs et devenir familière à de nombreux internautes.
Les émoticônes : faire passer une émotion avec des caractères
Un autre problème apparaît rapidement avec la communication écrite : **on ne voit pas le visage de son interlocuteur**.
Dans une conversation réelle, un sourire, un regard ou le ton de la voix permettent de comprendre l'intention d'une phrase.
Sur un écran, une phrase peut être interprétée de plusieurs façons.
Les internautes vont donc utiliser des combinaisons de caractères pour représenter des émotions.
Les célèbres :
`:-)`
`-)`
`:D`
`;)`
`:-(`
permettent d'indiquer que l'on plaisante, que l'on est heureux, triste ou que l'on fait un clin d'œil.
Ces symboles, souvent appelés **smileys** ou émoticônes, deviennent rapidement indissociables de la communication en ligne.
Les smileys donnent une nouvelle dimension aux conversations
Un simple « ok » peut sembler froid.
« ok :-) » paraît déjà beaucoup plus amical.
Un « vraiment ? » peut exprimer la surprise, l'ironie ou l'incrédulité. Ajouter un « ;-) » permet parfois de préciser que le message doit être pris avec humour.
Les smileys servent donc à **compléter le texte**.
Ils deviennent une sorte de langage corporel numérique.
Là où une conversation réelle utilise le sourire, le regard ou le ton de la voix, le tchat utilise quelques caractères.
Cette invention est particulièrement importante pour les conversations entre personnes qui ne se connaissent pas encore.
Le célèbre « lol »
Parmi les expressions qui vont connaître une longue vie sur Internet, **« lol »** occupe une place particulière.
Signifiant à l'origine « laughing out loud » en anglais, l'expression indique que l'on rit ou que l'on trouve quelque chose amusant.
Elle devient progressivement extrêmement courante dans les conversations en ligne.
« lol »
« mdr »
« ptdr »
et d'autres variantes permettent de signaler rapidement une réaction humoristique.
L'expression « mdr », pour « mort de rire », devient notamment très populaire dans les espaces francophones.
Ces expressions montrent à quel point le langage du tchat mélange progressivement **abréviations, expressions populaires et influences internationales**.
L'écriture instantanée impose son propre rythme
Le tchat introduit également une nouvelle notion : **l'instantanéité**.
Dans une lettre, on peut prendre le temps de réfléchir à chaque phrase.
Dans un e-mail, on peut rédiger un message, le relire et le modifier avant de l'envoyer.
Dans un tchat, la situation est différente.
L'interlocuteur attend une réponse.
Quelques secondes de silence peuvent suffire pour que la conversation continue sans vous.
L'écriture devient donc plus spontanée.
On écrit parfois avec des fautes de frappe, sans accents ou sans majuscules. Les phrases sont raccourcies et la ponctuation est simplifiée.
Ce qui compte avant tout, c'est de **suivre le rythme de la conversation**.
Les fautes de frappe deviennent presque normales
Cette rapidité entraîne naturellement des erreurs.
Les internautes tapent rapidement au clavier et envoient parfois leurs messages sans les relire.
Une lettre oubliée ou un mot mal écrit n'est généralement pas dramatique.
Le contexte permet de comprendre.
Cette tolérance aux fautes participe à la création d'une écriture beaucoup plus décontractée.
Le clavier devient presque l'équivalent numérique de la parole : lorsqu'on parle, on ne revient pas constamment sur chaque phrase pour la corriger.
Une écriture sans majuscules ni ponctuation
Dans les tchats, les majuscules sont souvent abandonnées.
« salut comment tu vas »
peut parfaitement remplacer :
« Salut, comment vas-tu ? »
Cette écriture simplifiée est plus rapide à produire et correspond au caractère informel des conversations.
Les majuscules peuvent même prendre une nouvelle signification.
Écrire entièrement en majuscules peut donner l'impression de **crier** :
« TU FAIS QUOI ??? »
La typographie commence donc elle aussi à transmettre des émotions.
Les points d'exclamation, les répétitions de lettres et les majuscules deviennent des éléments permettant d'exprimer l'intensité d'une réaction.
Les caractères deviennent des outils d'expression
Les internautes découvrent qu'ils peuvent jouer avec les caractères du clavier.
Des mots sont répétés :
« coooooool »
« nooooon »
Des signes de ponctuation sont multipliés :
« ????? »
« !!!!! »
« lolllll »
Ces procédés permettent de donner du rythme et de transmettre une émotion.
L'écriture numérique devient ainsi beaucoup plus expressive qu'une simple succession de phrases.
Un langage particulièrement adapté aux conversations rapides
Le langage du tchat répond finalement à une contrainte très simple : **communiquer rapidement avec quelqu'un qui se trouve derrière un écran**.
Les abréviations permettent de gagner du temps.
Les smileys transmettent les émotions.
Les phrases courtes facilitent la lecture.
La ponctuation et les majuscules permettent d'exprimer l'intensité.
Les répétitions donnent du rythme.
Tout un ensemble de nouveaux codes apparaît donc naturellement autour de la conversation en ligne.
Du tchat aux logiciels de messagerie instantanée
Ces habitudes ne disparaissent pas avec la fin progressive des grands salons publics.
Au contraire, elles vont se déplacer vers les logiciels de messagerie instantanée.
Avec ICQ, puis MSN Messenger et d'autres services, les internautes continuent à utiliser les mêmes codes.
Les conversations privées reprennent les habitudes développées dans les tchats : « slt », « lol », « mdr », smileys, clins d'œil et messages très courts deviennent monnaie courante.
La communication instantanée contribue ainsi à diffuser largement cette nouvelle manière d'écrire.
Les prémices du langage numérique actuel
Le langage développé dans les tchats annonce directement certaines pratiques que nous retrouvons encore aujourd'hui.
Les emojis modernes, les GIF, les réactions, les messages courts et les abréviations prolongent, sous des formes différentes, une évolution qui a commencé avec les premières conversations en ligne.
À la différence des premiers tchats, les smartphones permettent aujourd'hui d'utiliser directement des images, des emojis et des contenus multimédias. Mais le principe reste similaire : **adapter l'écriture à une conversation rapide et émotionnelle**.
## Une petite révolution dans notre manière d'écrire
Le langage des tchats peut sembler anecdotique lorsqu'on le regarde avec le recul. Pourtant, il constitue une véritable évolution dans les usages de l'écrit.
Pour la première fois, des millions de personnes utilisent quotidiennement l'écriture dans un contexte qui ressemble fortement à une conversation orale.
L'objectif n'est plus seulement de transmettre une information. Il faut également transmettre une intention, une humeur, une réaction et une émotion, parfois en quelques caractères.
Les tchats ont ainsi contribué à créer **une nouvelle culture de l'écriture instantanée**, située entre le langage parlé et l'écrit traditionnel.
Des « slt », « mdr » et `:-)` des années 1990 aux emojis et aux messages instantanés actuels, une même idée demeure : sur Internet, les utilisateurs ont progressivement inventé leur propre façon de faire passer une émotion et de maintenir une conversation à la vitesse de la pensée.